EXTRAIT
Pour la première fois depuis longtemps, Alexandre sentit le doute le gagner. Il n’aimait pas cette sensation : elle lui donnait l’impression de ne pas être encore tout à fait maître de son destin, d’être toujours fragile malgré la gloire et les honneurs dont il s’était couvert. Porté par son ambition, il se considérait comme un héritier d’Achille, un héros divin destiné aux plus hauts faits. Rien, jusque-là, n’avait contrarié ses plans, nul n’avait réussi à tenir tête à sa puissante armée : après avoir traversé l’Hellespont, il avait débarqué en Troade, écrasé Darius III au Granique, occupé toutes les villes côtières de l’Asie Mineure et, à Gordion, en un geste symbolique, tranché le nœud qui lui promettait l’empire de l’Asie. Même la maladie qu’il avait contractée à Tarse, après s’être baigné dans le Cydnus, n’avait pas freiné son élan. Tête basse, les mains derrière le dos, il réfléchissait. Etait-il à l’abri de la défaite ? « Aucun bouclier ne protège des coups du sort », lui répétait sa mère. Il frissonna. Qu’adviendrait-il donc si les oracles cessaient tout à coup de lui être favorables ? Quelques jours plus tôt, on lui avait signalé que des gouttes de sang perlaient du pain que ses soldats étaient en train de rompre. Il s’en était alors inquiété, considérant que ce présage lui était funeste. Mais son devin Aristandre avait vite fait d’apaiser ses craintes : « Le sang ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur du pain, lui avait-il assuré. C’est donc de bon augure : la ruine de la ville assiégée est pour bientôt. » Aristandre était-il infaillible ? Et s’il s’était trompé en interprétant le signe ? Alexandre sortit de sa tente et regarda au-dehors en plissant les yeux. Le ciel était gris, la mer démontée. « Héphestion avait tort, songea-t-il. Le siège de Tyr ne sera pas facile. S’attaquer à cette ville était peut-être une erreur : j’entends déjà murmurer qu’il s’agit d’une aventure inutile, que Tyr n’a jamais menacé mon empire, que le siège de cette cité risque de retarder mes autres projets. Soit. Mais une fois ma décision prise, je me dois de l’assumer jusqu’au bout ! » Il se pinça les lèvres. « Il y va désormais de ma réputation, de ma crédibilité. Comment, demain, ordonner à mes hommes de marcher sur l’Egypte, sur Babylone, sur la Perse, si je suis incapable d’assujettir un misérable port phénicien ? Un revers, un seul revers, peut tout remettre en question. Je n’ai pas le choix : il me faut conquérir Tyr coûte que coûte, dussé-je y laisser la moitié de mon armée ! » Il frappa dans ses mains. Perdiccas apparut.– Convoque Diadès de Pella, lui ordonna-t-il.
Alexandre appréciait cet ingénieur qui lui avait été présenté par son père et qui s’était distingué autrefois en construisant les tours d’assaut qui avaient permis d’abattre les murs de Périnthe. Diadès arriva bientôt, flanqué de Charias, son adjoint. D’un ton calme, le roi leur exposa la situation et leur demanda de trouver une solution au problème posé.
– Donnez-nous une semaine, dit Diadès.
– Je vous donne un jour, répliqua Alexandre.
Le lendemain, les deux hommes se présentèrent chez le roi, chargés de rouleaux et de croquis. Pour avoir trop veillé, ils avaient la mine fatiguée et les yeux rougis. – Que me proposez-vous ? leur demanda Alexandre en croisant les bras.
Diadès s’éclaircit la gorge et commença ses explications :
– Comme notre flotte est encore trop faible pour nous permettre d’attaquer la ville par voie maritime, je suggère que nous la prenions d’assaut par voie terrestre... Le roi fronça les sourcils.
– Je ne comprends pas. Vous voulez attaquer une île par la terre ferme?
– Oui, Sire, répliqua l’ingénieur. En remblayant le détroit qui la sépare du continent !
– Ce procédé n’est pas nouveau, renchérit Charias. Il y a soixante-dix ans, Denys de Syracuse a pris la ville de Motya, au nord ouest de la Sicile, en construisant une jetée pour relier l’île à la côte. Si Denys l’a fait, Alexandre peut aussi le faire !
Le roi sourit, visiblement flatté. Il appréciait les conseils de ses ingénieurs. Grâce à eux, la guerre devenait une science ; l’affrontement, un art.
– Et comment faire pour franchir les hautes murailles qui cernent la ville ? reprit-il.
– Nous bâtirons des hélépoles en bois suffisamment élevées pour dominer les remparts ennemis, proposa Diadès. Placées au sommet de ces tours mobiles, nos catapultes seront plus efficaces.
Il toussa dans son poing, puis enchaîna :
– Du haut de ces constructions, nous pourrons aussi lancer des ponts volants pour permettre à nos hommes de traverser le fossé qui les sépare des murailles. – A l’image des Assyriens lors du siège de Lakish, nous couvrirons la structure de ces beffrois de peaux humides pour les protéger des flèches enflammées et du sable incandescent, ajouta Charias.
Alexandre hocha la tête en signe de satisfaction.
– Je vous félicite, dit-il. Vous avez réussi à m’étonner.
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