Lucie Geffroy, Lire, juillet 2008 / août 2008.
Si la Phénicie m'était contée.
Dans son dernier ouvrage, Alexandre Najjar fait revivre une civilisation méconnue. Rencontre.
Tout le long de la route qui mène de Beyrouth à Tyr dans le sud du Liban, la mer azur attire le regard, tantôt en pleine vue, tantôt masquée par les immeubles massifs, dont certains portent encore les stigmates des bombardements israéliens de l'été 2006 - la plaine côtière très urba-nisée jouant à cache-cache avec un paysage parsemé de broussailles, d'orangeraies et de champs de bananes. Mais c'est à Tyr la méditerranéenne que la mer s'impose, fière et entière, au visiteur. «Parfaite en beauté» et «élevée au coeur des mers» (Ezéchiel, 27), Tyr a conservé son petit port où se croisent touristes rassasiés, pêcheurs sans le sou et artisans du bois. Même si une route a depuis longtemps relié la vieille ville à la nouvelle, on peut aisément se représenter les deux Tyr de l'époque phénicienne, quand la ville insulaire située sur un rocher était alors séparée de la ville continentale par un détroit de 600 mètres de large.
Commerçants renommés, inventeurs de l'alphabet, marins avertis, les Phéniciens sillonnèrent la Méditerranée pendant des siècles. Mais c'est sur la côte du Levant - l'actuel Liban - que leur civilisation est née, c'est de là qu'ils créèrent, au Ier millénaire avant notre ère, comptoirs et colonies, repoussant toujours plus loin leurs horizons pour atteindre les rives de l'Atlantique en Espagne, au Portugal et au Maroc. Pendant l'âge d'or de la Phénicie partirent de Tyr de nombreuses flottes de navigateurs bardés de bois, de bronze, d'or et d'argent avant de fonder Carthage en 814 avant J.-C. Tyr fut aussi la seule des cités phéniciennes à résister à la conquête d'Alexandre le Grand. Elle finit par succomber, en 332 avant J.-C., sous les assauts du roi de Macédoine.
Pour certains, une remise en cause de l'arabité du Liban
C'est cet événement marquant le déclin de la civilisation phénicienne qui est au coeur de Phenicia, le dernier roman de l'écrivain libanais francophone Alexandre Najjar, né à Beyrouth en 1967. Le siège de Tyr y est raconté dans une double perspective, celle de l'assiégeant, Alexandre le Grand, et celle de l'assiégé - à travers la voix d'une Phénicienne, Elissa, enfermée dans la ville de Tyr; construction parallèle entre deux destinées qu'on retrouve souvent dans l'Antiquité, tant dans la Bible que chez Plutarque. «J'ai toujours été préoccupé par la notion de vérité, explique Alexandre Najjar, avocat le jour et écrivain la nuit. Au Moyen-Orient, nous savons bien à quel point les martyrs des uns sont aussi les traîtres des autres. En donnant la parole aux assiégés et à l'assiégeant, je crois pouvoir me rapprocher de la vérité.»
Néanmoins, pour les Libanais, écrire sur les Phéniciens n'est pas chose anodine. Glorifier leur passé serait, selon certains intellectuels, une manière de remettre en cause l'arabité du Liban. Alexandre Najjar se défend de toute démarche idéologique: «Sur le plan littéraire, il n'y a pratiquement pas de romans sur les Phéniciens. Il existe certes des romans sur Carthage, dont le célèbre Salammbô de Flaubert, mais pas ou très peu sur la Phénicie elle-même. J'ai voulu combler cette lacune, dit-il, et, loin de tout chauvinisme, retracer l'épopée des Phéniciens. Mon but n'est pas de faire l'apologie de cette civilisation, mais de faire une place à cet héritage. Les Grecs ont toujours minimisé l'apport de ce peuple de navigateurs.»
Dans une écriture limpide, l'écrivain décrit les sept mois du siège de Tyr avec un goût prononcé pour la précision historique et la stratégie militaire. Il raconte comment le roi de Macédoine fit combler le détroit entre la ville insulaire et la ville continentale pour atteindre plus facilement ses ennemis. Mais il s'applique surtout à faire revivre cette société méconnue du grand public. On y apprend que Tyr était aussi le pays du murex, ce coquillage que l'on récoltait et broyait pour obtenir la teinture rouge, la fameuse pourpre qui fit la renommée du peuple phénicien et lui donna son nom (phénicien vient du grec phoinix qui signifie «rouge»). «La civilisation phénicienne a laissé peu d'écrits, poursuit l'auteur, soit que ces écrits aient été sciemment détruits pour effacer sa mémoire, soit que les papyrus et parchemins n'aient pu résister à l'humidité qui règne sur la côte libanaise. En plus de recherches minutieuses, j'ai dû combler par l'imagination le vide de nos connaissances sur les Phéniciens afin de les rendre plus familiers à mes lecteurs.» Au-delà de l'aspect romanesque et historique, Phenicia se lit comme un vibrant hommage à une ville dont les vestiges phéniciens sont rares et peu mis en valeur. En bref: comme un exercice de réappropriation d'un incroyable patrimoine trop longtemps ignoré.
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